Étymologiquement, l’utopie est ce qui n’est situé nulle part, ou-topos ; par extension, ce qui se situe loin de nous . Toute utopie est ainsi spatialement autonome pour mieux se penser, hors du monde, de ses contraintes. Or nous devons constater que notre société accède à un moment unique de son histoire où l’utopie n’a, littéralement, plus de place pour se construire.


Physiquement, il n’y a presque plus ni contrées qui ne soient géographiquement indéterminées, ni d’espaces qui ne soient loin de nous - la planète est connectée. Où que l’homme se porte, il se retrouve désormais en territoires connus qui, loin d’exalter la beauté du monde, sont devenus une énorme boue environnementale : la laideur généralisée. Pour la première fois de son histoire, l’homme ne peut plus échapper à sa condition. Dans ce contexte, le ressort à l’utopie devient sémantiquement et physiquement problématique.
Cet aspect est exacerbé par un autre facteur : la saturation de l’environnement empêchant de penser le monde. L’ensemble de l’espace étant conquis, conséquence logique, il tend de plus en plus à être rempli, de surcroît, à l’excès. Jean-Paul Dollé, dans un ouvrage récent, L’inhabitable capital , montre comment la récente transformation, par le capital, de l’habitat en valeur immobilière transforme complètement le paysage : de lieu, il devient étendue découpée en parcelles prêtes à bâtir. Dans une veine congruente, les espaces publics, par nature vides et libres, sont, dans cette logique voués à disparaître : leur gratuité s’oppose à la privatisation de l’espace, et donc à sa rentabilité. À terme, l’espace public où le dialogue et la pensée critique peuvent trouver le terreau nécessaire à leur engendrement est appelé à disparaître. Ce double phénomène de saturation rend impossible tant la construction physique de l’utopie - plus de lieu où l’implanter puisque dans un espace saturé - que sa construction mentale - pas de lieu permettant de la penser.


Or, cette absence d’ouverture est précisément la caractéristique majeure de toute société utopique : « la saturation donne à voir l’espace coercitif, entièrement planifié, de la communauté utopique, ‘‘sans vide, sans temps mort ni espaces lacunaires.’’»  Puisque, dans la communauté utopique, le peuple fait corps avec le pouvoir, il n’y a pas lieu de penser autrement la société, si bien que l’utopie possède ceci de paradoxal qu’elle ne peut engendrer autre chose qu’elle-même car elle ne possède pas l’espacement nécessaire pour permettre de penser l’utopie.


Dans ce contexte, le défi n’est plus de repenser l’utopie, mais de trouver les moyens d’en sortir. Pour cela, il faudra rouvrir ce monde saturé. Néanmoins, la notion d’utopie nécessite inévitablement une redéfinition car son désir d’autonomie reste empêché puisque « le problème est qu’il n’y a ni pays ni lieux ‘‘quelconques’’. L’alternative est: ou bien bâtir quelque part et pour une société réelle - ou bien préférer le blanc du papier, et tout réinventer. »  Dans cette optique, l’importance de l’utopie n’est plus dans son détachement du monde, mais au contraire, dans la révélation de la beauté qu’elle opère en s’insérant dans le réel.

Ce texte est important dans la réflexion générale du bureau car il rejoint au niveau environnemental et urbanistique la réflexion plus architecturale menée sur la nécessité de penser l’architecture de et par ses contraintes. L’espace n’est plus à créer mais à transformer.  


La dimension utopique fait place dès lors à ce que Jean Haentjes appelle l’approche dynamique et stratégique, dont la finalité est l’équilibre et les meilleurs compromis face aux multiples contraintes et tensions qui parcourent l’environnement de l’homme.


 

UTOPIA TODAY!

There is no more place for utopia.

CONFERENCE INTERNATIONALE

Organisation Ecole spéciale d’Architecture Paris
Saline Royale d’Arc-et-Senans, 2011

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